Eric Simon

Eric Simon a passé sa jeunesse à Limoges, dans les années cinquante et soixante, avant de s'expatrier à Paris puis à Londres. A Paris, il est assistant de Serge Moati dans la réalisation du Pain noir ; il est maintenant Conseiller Principal d'Education au lycée Charles de Gaulle de Londres.

Lettre - Préface de François Rivière

Cher Eric,

Notre première rencontre a eu pour cadre un haut lieu de l’anglophilie parisienne aujourd’hui malheureusement disparu : le Smith, rue de Rivoli.
Ignorant l’un et l’autre qu’un triste soir de 1997 une princesse turbulente viendrait non loin de là s’y fracasser dans son carrosse, nous discutâmes à perdre haleine de nos altesses à nous : les reines du crime, les rois de la bande dessinée belge  - puisque la raison de notre rendez-vous était l’organisation par tes soins d’une exposition  consacrée à la bande dessinée anglophile -  et quelques divas du grand et du petit écran, Ava Gardner, Margaret Rutherford, Barbara Steele ou Angela Lansbury…

Ce jour-là naquit une complicité qui ne s’est fort heureusement jamais démentie. Elle s’est enrichie au contraire de mes nombreux séjours londoniens, au cours des années quatre-vingt-dix à Dalston, South Kensington, pour ne rien dire des visites guidées de Whitechapel à l’heure où rôdent des éventreurs, ou des ruelles de Wapping jadis hantées par les personnages des Mystères de Londres ou des enquêtes de Harry Dickson.

C’est autour d’un « feu de camp » virtuel que , lors de soirées arrosées de ton généreux whisky – me rappelant d’autres moments passés au cœur du Brabant Wallon en compagnie d’Edgar P Jacobs -  nous convoquions les mânes des créations  les plus obsédantes de l’imaginaire romanesque. Blake, Mortimer et leur fidèle Nasir, fantômes de l’Empire britannique nés de la plume  d’un sujet belge fasciné par H.G. Wells et Conan Doyle ; le sinistre Dr Fu-Manchu et sa panoplie orientaliste , nymphettes aux yeux bridés et trafiquants d’opium  des docks de Limehouse ; le Father Brown de G.K. Chesterton, présent de Fleet Street à Notting Hill, nous offrant le visage de l’inoubliable Alec Guinness ; « le locataire » du terrifiant roman de Mrs Belloc-Lowndes  porté à l’écran par Alfred Hitchcock… Et, bien sûr aussi, un certain nombre d’êtres passablement perturbés, errant dans le grand labyrinthe de Londres sous la plume de mon amie la Baronne Ruth Rendell of Babergh – celle-ci a même imaginé le quartier  de Kenbourne Vale , introuvable dans les pages du A to Z  - et, plus récemment  sur l’écran d’ordinateur  de l’Américaine Elizabeth George.

Je n’en finirais pas de citer tous les noms de ces créatures du mystère et de l’aventure  que nous avons, si je puis dire,  en commun.
J’ai plutôt envie de rendre hommage à ton étourdissant pouvoir de synthèse, né d’une érudition étonnamment altruiste. Chesterton aurait pu  t’inventer et te mettre en scène dans l’un de ses contes : tu y aurais incarné une sorte d’oracle invitant sur sa pelouse de Putney les amateurs de cette mythologie que l’auteur du Nommé Jeudi contribua à créer…
Tu es pédagogue né, à la manière de Mr Chips – l’immortel héros de James Hilton dont le souvenir s’étiole , je le crains -  toi, le natif du Limousin mais totalement intégré à cette ville choisie, par toi, comme exil mais dont tu es devenu inséparable…

Londres. J’y suis moi-même venu pour la première fois en juillet 1964, dans le cadre des « Vacances Studieuses R. Sturgis ». Je n’avais alors qu’un désir : me rendre sur les lieux  mis en images  par Jacobs dans  La Marque Jaune.
De l’eau a coulé depuis sous les sept ponts que J M Barrie voyait de son appartement dominant la Tamise et grâce, notamment, à toi, j’ai fait bien d’autres pèlerinages…Grâce à  toi, encore, je suis devenu un visiteur assidu de l’Institut Français où je me revois donner une conférence sur André Maurois , un de mes maîtres à penser, en présence du maire de Chelsea qui s’endormit au premier rang.  Je nous revois,  mon complice Floc’h et moi, questionnés  par de jeunes élèves du Lycée Français dont tu es l’une des figures légendaires – Mr Chips, je l’ai dit…

Merci d’avoir crée autant de liens entre des créatures de fiction et des êtres bien réels dont j’ai la chance de faire partie. Et comme il me faut mettre un terme à ce petit liminaire destiné à un livre qui n’en  avait pas besoin, je dédie ces lignes à deux autres figures de notre entourage, Michèle Gauriat et Nelly Bourgeois, en souvenir des dîners de Dalston  et -  pardon pour tant d’égocentrisme – du salon de coiffure  « Afro » du Nord de Londres où, sous vos yeux à tous trois , je me débarrassai, un jour de 1988, de mon abondante toison bouclée, vestige des années baba-cool.

Que Dieu te bénisse !
God save the Queen !

François Rivière
Royan
Septembre 2007

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